Gertrude, kinésithérapeute

Attention, ceci est un portrait acerbe et cinglant. A prendre au second degré. Ames sensibles, s'abstenir.

C'est un peu comme si vous vous dirigiez vers une zone sombre. La lumière est là, pourtant. Des néons. La porte est mi-close. Il ne faudrait pas que, du couloir, on puisse apercevoir un bout de sa peau d'orange.
Le vestiaire. Passage obligé de cette fin de journée. Vous savez que vous allez la croiser. Elle. Appelons-la Gertrude pour le respect de la vie privée. Faudrait pas non plus que la CNIL vous colle un procès.

Gertrude donc, que vous évitez la journée durant, de peur de perdre votre sang-froid. Parce que vous êtes gentille, assurément. Vous vous intéressez aux autres, à leur vie, à leurs petits soucis. De près. D'un peu plus loin peut-être. Avouez-le, Vous faites semblant. Mais vous êtes la seule à le savoir. Gertrude, elle, se moque pas mal de votre vie. De vos soucis. De ce que vous pensez de sa personne. Elle parle. Elle parle d'elle. Elle parle d'elle sur un ton enjoué. Au début bien sûr, vous la croisez de temps à autre. C'est une connaissance, rien de plus. Le hasard vous réunit au travail. C'est de la pure malchance, rien de moins. Mais vous ne le savez pas encore.


"Non parce que, tu vois, elle m'a offert une boîte de chocolats, enfin bon c'est délicat, je ne savais pas trop quoi faire"

Elle parle de sa patiente. Gertrude est kiné. Stagiaire kiné. Gertrude a l'air d'un pantin en blouse blanche. Gertrude parle en montrant ses gencives. Elle articule les syllabes, len...te...ment. Elle met trois heures à la sortir, sa phrase. Cela vous irrite quelque peu. Heureusement, vous avez les nerfs solides.

"Elle me regardait, un peu, tu sais, comme si elle allait se vexer si je refusais. Enfin, j'hésitais, je ne savais pas si je devais la prendre parce que, bon, c'est un peu comme aux autres stages, le patient t'offre une boîte de chocolats pour te remercier, ça m'est arrivé quatre fois, alors une fois c'était un patient, une autre fois une patiente, un autre patient..."

Vous, vous ne dites rien. Elle est lancée. Vous pourriez vous remémorer la suite de l'histoire pour nous, mais est-ce bien nécessaire ? Vous avez l'esprit de synthèse. Vous résumez : une patiente lui offre une boîte de chocolats. Gertrude, elle, voit cet évènement comme le fait marquant de sa journée. Gertrude aime se mettre en avant. Le petit ami de Gertrude, le neveu de Gertrude, les trois frères de Gertrude. Gertrude à la plage. Gertrude prend son petit-déjeuner. Gertrude fume sa clope. Gertrude et Martine se rencontrent dans la maison de Oui-Oui. Etc etc.


"Non parce que hier j'avais une soirée, alors je me suis dit "bon tu es couchée à minuit"
(Gertrude aime bien parler de ce qu'elle se dit à elle-même), et puis ce soir, il y a une autre soirée, alors je vais être naze demain je pense. Alors hier je me suis couchée à une heure du matin, forcément quand je me suis réveillée, j'étais fatiguée. C'est sympa de voir les amis, mais bon c'est quand même crevant pendant le stage."

Gertrude a une vie palpitante, et elle aime vous le faire savoir. Gertrude aime parler de sa vie à elle pendant des heures. Comment pourriez-vous ne pas écouter attentivement ces informations d'une richesse absolue ? Gertrude reçoit une boîte de chocolats et se couche à minuit. Gertrude a une double scoliose dont elle vous a parlé une bonne dizaine de fois. Pourtant, vous l'évitez. Gertrude, pas la scoliose.

Ses parents auraient pu l'appeler Ego. Cela signifie Gertrude, en flamand.


"Et toi, tu as combien de prénoms ?" Gertrude n'a pas d'humour mais elle possède différentes techniques, développées pendant de nombreuses années on suppose, pour parvenir à ses fins. Est-ce à dire, parler d'elle, cela va de soi. Elle vous questionne sur la vôtre, de vie. Vous répondez, poliment. "J'ai trois prénoms". Vous faites une pause après cette phrase, pour inspirer. Trop tard, Gertrude a repris le contrôle de la conversation. Elle vous débite ses cinq prénoms, à elle, parce qu'elle a deux parrains et deux marraines, et puis sa nièce, enfin, du côté de son demi-frère, alors elle, en a seulement deux, mais par contre a eu un petit pyjama pour bébé en soldes l'année dernière, et cette année elle aura...

Vous n'écoutez déjà plus. Vos yeux nagent au plus profond d'eux-mêmes. Vous aimeriez sortir de ce corps, ou bien rester dedans mais courir, jusqu'à toucher l'horizon. Gertrude, elle, ne connaît pas l'horizon, mais elle pourrait vous raconter une anecdote, surl'horizon. Un morceau de vie de son demi-frère par alliance du deuxième mariage de sa belle-mère, par exemple.


Gertrude, demain, vous récitera les notes de ses contrôles, une par une. Vous la regarderez, vos yeux polis et méprisants se poseront sur sa mâchoire proéminente, et sans une parole, vous sortirez du vestiaire en entendant l'écho de sa voix morne conter la dernière anecdote sans intérêt que vous ayez supporté.

 

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